Bilan 2015

Mot de conclusion du congrès 2015

Par Jonathan Cha, PhD.
Urbanologue, architecte paysagiste, m.a. AAPQ
Vice-président CA AAPQ

Le thème du congrès portait sur l’horizon temporel sous l’appellation dégénération/régénération.

L'urbanisation est omniprésente. Sous l'influence prédominante de l'humain, la terre est entrée dans une nouvelle époque géologique où l'impact des activités industrielles transforme rapidement l'environnement à une échelle à la fois locale et globale. Nous nous sommes demandé comment, dans ce contexte, l'architecte paysagiste peut-il repousser les limites de sa discipline et même la transcender afin de restaurer, renouveler, revitaliser et régénérer des paysages urbains de façon plus systémique?

Alors que les écosystèmes paysagers se modifient à une vitesse jamais observée dans l'histoire de l'humanité, l'architecte paysagiste mise davantage sur ses expertises transversales et une capacité de conception à long terme afin de mieux intégrer les besoins des générations à venir et ceux de leur environnement. Dégénération / Régénération voulait aller au-delà de la notion de développement durable en explorant les processus et les relations dynamiques par lesquels les paysages évoluent.

La dégénération est l’état de ce qui est altéré, détérioré, modifié en s’aggravant. Il se résume une perte de sa valeur. Jean-Jacques Rousseau écrivait : « tout est bien sortant des mains de l'Auteur des choses ; tout dégénère entre les mains de l'homme ».

La régénération est l’amélioration, la reconstitution, le renouvellement. Adrien Thério écrivait : « Une vie paisible sous le regard de Dieu a toutes les chances de régénérer le monde » tandis que Mona Latif-Ghattas écrivait plutôt que « l'amour régénère tous les espoirs ».

Le congrès a débuté en force avec une éloquente prestation de David McConville. Sous des modélisations percutantes, des clichés des réels paysages dégénérés sous l’œil d’Edward Burtynksy ou des captations terrestres de la NASA, on s’est posé la question « comment avons-nous pensé que nous étions si distincts de la nature ? » McConville a abordé les paysages comme un écosystème global en démontrant la force de l’empreinte humaine sur le territoire, de nos actions quotidiennes aux activités d’extraction qui contribuent à une perte de biodiversité et à un déficit de nature. Comment nous sommes-nous extraits de notre relation à l’environnement et comment repenser notre réciprocité avec la terre ? Voilà autant de questions existentielles et fondamentales auxquels nous devrons répondre tant au niveau individuel qu’au niveau de la profession.

La table-ronde sur les paysages culturels et les risques naturels a éveillé notre conscience collective, a présenté des menaces potentielles et énoncé des faits parfois irréductibles qui auront des conséquences réelles et tangibles dans nos milieux de vie, ce que Pierre Bouchard appelait les « chocs ». La résilience est plus qu’un constat faisant appel à la lucidité, mais notre capacité collective à réfléchir ensemble, à adopter des stratégies globales et à aborder le territoire, la nature sur un long horizon temporel. Le processus d’adaptation, la concertation, l’anticipation, la confiance, l’urgence et la patience sont des termes qui résonnent dans cette idée d’allier et d’équilibrer la résilience, la durabilité et l’intelligence.

Robin Geller a éloquemment abordé l’enjeu de la gestion des déchets et n’a pas hésité et qualifier l’approche globale new-yorkaise en la matière de honteuse. Sous l’exemple de Fresh Kills, elle a démontré l’importance stratégique de la planification concertée, du long processus et des résultats tangibles de réhabilitation et du retour de la nature. C’est un projet plein d’embûches et de contraintes techniques et politiques, et en même temps, c’est un projet qui ramène la vie, naturelle dans un premier temps, et humaine dans un second temps. Dans le contexte du 11 septembre et du dépôt des débris sur Staten Island, Robin Geller a également mis de l’avant la notion de « mémoire des restes », voilà assurément une piste de réflexion autant étonnante que pertinente qui fera réfléchir non seulement Dinu Dumbaru, mais toute la communauté plus globalement sur une trace (les déchets, les débris pour reprendre l’exemple de Fresh Kills) plus que marquante de notre empreinte sur le territoire.

Caroline Magar, avec tout son entrain, son enthousiasme et son engagement nous a parlé de la biodiversité urbaine comme le reflet de la culture d’une collectivité. Dans ce long processus de réappropriation citoyenne et d’engagement pour préserver et habiter une friche industrielle, un espace interstitiel, un lieu autre, elle a fait la démonstration de la richesse insoupçonnée d’un espace ordinaire et du temps nécessaire qu’il faut se donner pour comprendre, qualifier, aimer et régénérer un paysage. Direction, vision, intervention, bonheur, bruit et biodiversité sont des mots à retenir.

Gena Wirth a traité du paysage côtier de la grande région de New York. Par l’excellent projet primé Living Breakwaters, elle nous a présenté le design comme geste de compassion, invité à penser progressivement l’intervention paysagère et à réfléchir en profondeur à la relation ville-eau. Elle a parlé d’incertitude, de variabilité, d’hydrodynamique, de sécurisation, de réduction du risque, de culture et d’écologie. Cette conférence et ce projet ont été particulièrement stimulants et interpellant pour une ville comme Montréal qui elle aussi s’est bâtie par l’eau et sur l’eau.

Ce projet intégrateur très sensible en est aussi un de communication et d’inclusion citoyenne puisque la communauté doit comprendre le risque de vivre dans un paysage côtier et s’impliquer dans les stratégies d’action. Gena Wirth a conclu avec une citation de Buckminster Fuller tout à fait à propos : Don’t fight forces, use them.

Catalina Lopez Correa nous a initiés à la génomique comme nouvel outil de recherche et nous a ouverts au potentiel de la science dans la résolution d’enjeux paysagers et environnementaux. Je retiens les mots performance, adaptation et sélection d’espèces et je repose la question très pertinente sur l’équilibre et les limites entre la conservation et la remédiation.

Paula Z. Seagal, dans une intervention très inspirante, a abordé l’espace non représenté, non régulé, non policé, l’espace sans argument, ce qu’elle a nommé les « Living lots », voire les « pockets of love and abundance ». Dans la même optique que Lande à Montréal qui cartographie, accompagne et transforme les terrains vacants, 596 acres est un facilitateur du droit de changer son environnement, de s’approprier et de réclamer son territoire.

Rappelant l’échec du renouveau urbain et des démolitions fédérales, l’activité à échelle locale, mais intégrée à un système à échelle métropolitaine, vise à renforcer le droit à l’espace, à la ville… un terrain vacant à la fois. Transformer l’information en action, éliminer la notion de peur et repositionner les citoyens comme agents de changement et affirmer haut et fort : « this is our land ».

La table ronde sur le Nunavik et le Plan Nord a été riche en débats. Peter Jacobs a mis la table en abordant ce territoire comme une patrie (une manière réconfortante et humaine de le qualifier), en y valorisant les spécificités culturelles et géographiques. Entre protection et exploitation, entre une vision hédoniste et une vision utilitariste, entre un paysage ancestral et un paysage économique, les enjeux et les stratégies de planification sont complexes. Comment contrôler le développement et s’assurer le mieux-être des communautés ? Dans cette période de transition, quelle place laissons-nous aux citoyens et aux architectes paysagistes pour imaginer, un terme mis de l’avant par Paula Meijerink, pour imaginer ce territoire à la fois gigantesque, magnifique et si sensible.

Bill Reed dans une approche scientifique, holistique a présenté le concept de la grande entité, the greater whole afin de revoir nos interventions dans une compréhension territoriale élargie au sein d’un processus collaboratif. Certaines questions nous incitent à réfléchir, par exemple : qu’est-ce que la plus grande entité d’un projet pourrait devenir ? Quelles forces nous empêchent de réaliser ce potentiel ? et quel effet avons-nous sur un système vivant ?

Enfin, la dernière activité a parlé de temporalité au travers d’une participation très stimulante. Elle a discuté d’enjeux porteurs de sens autour du secteur Champ-de-Mars. Je rajouterais quelques questions, par exemple, comment envisageons-nous la rue Saint-Antoine comme un axe et un geste de paysage structurant ? N’est-ce pas une occasion unique de ramener l’eau en ville, de réinventer la rivière Saint-Martin, un sujet ayant été largement abordé en introduction par Raquel Penalosa ? Est-ce que la Ville saura montrer la voie en offrant une vision englobante du secteur et non pas livrer en 2017-2018 un champ de Mars, un square Viger, une place Vauquelin et place du métro nouvellement aménagés mais indépendants, sans liants, sans corrélation directe ?

Je retiens donc plusieurs éléments de ce congrès 2015.

l’importance de revoir notre relation profonde à la nature la pensée globale et systémique à adopter dans nos stratégies de régénération le retour à la « force » du paysage et de la nature dans le sens de Fuller le sens inscrit dans le territoire à travers ce que l’on qualifie de paysages culturels l’engagement de tous les paliers décisionnels et le rôle accroissant des citoyens dans ces projets structurants d’ordre local, métropolitain, régional ou national le désir des citoyens à s’investir, à s’impliquer et à revendiquer un espace l’intervention à des échelles de plus en plus grandes l’horizon temporel long des processus intégrés de planification et d’action le questionnement sur l’apport de la technologie dans notre profession la libre nature des espaces souhaités et rêvés et l’absence d’un discours esthétique et formel

Les prix d’excellence de l’AAPC ont récemment célébré plusieurs projets en planification et d’analyse dans des territoires excentrés, nordiques, notamment dans les prairies canadiennes. Je pense que la thématique du congrès cette année encourage la profession à démontrer qu’elle est interpellée par ses enjeux, et encourage les architectes paysagistes québécois à développer des approches et des méthodes originales, performantes et culturellement signifiantes qui sauront respecter, créer et régénérer nos paysages.

Les 50 prochaines années doivent être l’occasion de prouver notre expertise et notre amour pour nos territoires, nos forêts, nos eaux et de rétablir notre ancrage à la nature. L’inscription du terme paysage dans plusieurs articles de lois est une avancée majeure, mais encore faut-il s’atteler à comprendre la nature profonde des paysages et de leur dégénération et à amorcer des réflexions et des actions concertées à long terme qui pourront mener à la conclusion en 2065, qu’il y aura bel et bien eu régénération.

Les conférences et le congrès ont été placés sous le signe de la réconciliation : ce terme plein d’espoir est significatif. La réconciliation est sans doute le liant entre la dégénération et la régénération. Elle est tournée vers l’action, mais aussi vers la définition de nouveaux processus et l’adoption de nouvelles directions.

Dégénération, régénération. L’horizon temporel du paysage, tel était le thème du congrès 2015.

Avant de clore officiellement le congrès, je vous présente un message de la part de Serge Poitras, président du congrès de l’AAPC 2015. Vous êtes conviés au Congrès de l’AAPC du 20 au 23 mai à Mexico sous le thème « Vert l’avenir – Pour des villes plus humaines ». Il inclura une charrette avec l’Université de Mexico une collaboration avec l’Association des architectes paysagistes du Mexique des conférenciers canadiens et mexicains des visites guidées avec des architectes paysagistes mexicains un échange culture/paysage international

Le gala pour célébrer les 50 ans de l’AAPQ aura lieu au mois de septembre. Des précisions à cet effet vous seront communiquées dans les prochains mois. Ce sera une célébration qui nous permettra de revisiter les grandes réalisations des cinq dernières décennies et de célébrer les membres fondateurs. On souhaite donc rassembler toutes les générations d’architectes paysagistes québécois à l’occasion de cet événement.

Le congrès et l’année 2015 marquant les 50 ans de l’AAPQ témoignent de notre gratitude face aux acteurs des 50 premières années et de notre confiance dans ceux qui écriront les 50 prochaines années.

Pour conclure, j’en profite au nom de l’AAPQ et de tous les participants, pour remercier toute l’équipe d’organisation du congrès, particulièrement Jonathan Lapalme, qui a développé la programmation de ce congrès et assuré la direction artistique, Patricia Boucher pour la logistique, de même que l’équipe de communications, les bénévoles, l’animateur et l’ensemble des conférenciers et des intervenants. Merci pour un contenu riche dans une ambiance toujours autant professionnelle que conviviale.

Je vous invite donc au cocktail d’au revoir pour clore le congrès et on se redonne rendez-vous dès cette semaine pour le lancement le mercredi 1er avril de l’exposition Jardins sur mesure : lumière sur l’architecture de paysage au Complexe Desjardins. Cette activité d’une durée de 10 jours vise à promouvoir la profession auprès du public et aussi célébrer le printemps !

Merci à tous.


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